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BusinessPratique14 min de lecture

État du marché de l'observabilité souveraine

Qui sont les leaders de l'observabilité et sous quel droit ils opèrent, la consolidation en cours, les cinq familles d'offre, ce que chacune garantit en matière de souveraineté et les manques du marché.

Pour : architectes · managers d’équipe · finance, risque et conformité · direction et DSIPrérequis : Avoir lu Observabilité et souveraineté numérique aide à situer les familles d'offre.

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Le marché de l’observabilité reste dominé par des éditeurs relevant du droit américain. Il se concentre rapidement entre les mains de groupes de sécurité et de plateformes de données. Face à la demande de souveraineté, ces éditeurs répondent surtout par des régions européennes, c’est-à-dire par la résidence des données (leur stockage dans un pays donné), pas par un changement du droit applicable.

Les réponses réellement souveraines existent, mais elles sont fragmentées : services d’observabilité intégrés aux clouds européens, quelques éditeurs européens, mais surtout des briques open source à assembler et à exploiter soi-même. Le point commun des options les plus solides est OpenTelemetry, qui rend le choix du backend réversible. Les briques techniques existent ; ce qui manque au marché est une offre intégrée, qualifiée et exploitée sous droit européen de bout en bout.

Une taille difficile à mesurer, des dépenses en forte hausse

Section intitulée « Une taille difficile à mesurer, des dépenses en forte hausse »

Les estimations de taille varient d’un facteur quatre selon le périmètre retenu : environ 2,9 milliards de dollars en 2025 pour Mordor Intelligence, alors que Gartner projetterait 14,3 milliards de dollars en 2028. Ces deux chiffres sont rapportés par la presse spécialisée ; je n’ai pas eu accès aux rapports eux-mêmes. Le signal le plus fiable vient des dépenses des clients : 44 % des clients de Gartner consacrent désormais plus d’un million de dollars par an à l’observabilité, contre 36 % auparavant.

Ce poids budgétaire compte pour la souveraineté : plus la dépense est concentrée chez un seul éditeur, plus la sortie devient coûteuse et plus le verrouillage économique s’installe.

Le Magic Quadrant est le classement annuel du cabinet d’études Gartner. Il place chaque éditeur sur deux axes, sa capacité d’exécution et sa vision ; les leaders sont ceux qui sont le mieux placés sur les deux. L’édition 2026 pour les plateformes d’observabilité, publiée en juillet 2026, a évalué 19 éditeurs. Sept éditeurs ont annoncé eux-mêmes leur placement parmi les leaders :

ÉditeurPlacement 2026Rattachement
DatadogLeader pour la sixième année, placé le plus haut en capacité d’exécutionSociété américaine cotée
DynatraceLeader pour la seizième foisSociété américaine cotée, d’origine autrichienne
Grafana LabsLeader pour la troisième année, placé le plus loin en vision pour la deuxième annéeSociété américaine non cotée
ElasticLeader pour la troisième annéeElastic N.V., société de droit néerlandais cotée à New York ; l’entité qui contracte pour Elastic Cloud est à vérifier
ChronosphereLeader pour la troisième année, désormais renommé Cortex XCORFiliale de Palo Alto Networks (États-Unis)
CoralogixNouveau leader, classé visionnaire en 2025Société d’origine israélienne, structurée en Inc. (forme de société américaine)
IBM (Instana)LeaderSociété américaine cotée

Honeycomb figure parmi les visionnaires. Pour les autres éditeurs, seule la presse rapporte un placement : selon Network World, New Relic serait aussi leader, Splunk (Cisco) challenger et ScienceLogic acteur de niche. Ces trois placements ne sont pas confirmés par les éditeurs. Sur les sept leaders confirmés, six relèvent d’une société mère extra-européenne ; seule Elastic est de droit néerlandais, mais son exposition dépend de l’entité qui opère le service et de ses filiales américaines.

  1. La maîtrise des volumes. Selon la synthèse du Magic Quadrant, la croissance du marché est davantage tirée par la gestion des volumes collectés que par l’adoption des fonctions d’IA avancées. Les pipelines de traitement, qui filtrent et routent les données avant stockage, deviennent un produit à part entière.
  2. L’IA d’investigation. Tous les leaders mettent en avant des agents qui analysent les incidents de façon autonome. Gartner note toutefois une attention croissante portée au retour sur investissement réel de ces fonctions.
  3. Le recours croissant aux services managés. Selon l’enquête annuelle de Grafana Labs, la moitié des organisations utilisent désormais une observabilité managée sous une forme ou une autre, contre 43 % en 2025. Cette tendance va à rebours de la souveraineté si le service managé relève d’un droit étranger.
  4. OpenTelemetry comme standard de fait. Les nouveaux entrants se construisent nativement sur OpenTelemetry et les acteurs historiques l’acceptent en entrée. C’est, pour la réversibilité, l’évolution la plus favorable.

Le marché se recompose vite. Des acteurs indépendants sont absorbés par des groupes de cybersécurité, de réseau ou de plateformes de données, dont les priorités ne sont pas celles de leurs clients d’observabilité.

DateOpérationCe qu’elle change
Janvier 2026Palo Alto Networks finalise le rachat de Chronosphere pour 3,35 milliards de dollarsUn leader de l’observabilité devient une brique d’une plateforme de sécurité et change de nom
Janvier 2026Snowflake annonce le rachat d’Observe, construit sur Apache Iceberg (un format ouvert de tables de données) et OpenTelemetryL’observabilité se rapproche des plateformes de données ; les signaux restent dans le compte Snowflake du client
Mars 2026ServiceNow Cloud Observability, ex-Lightstep, arrive en fin de vie le 1er mars, ou à l’échéance du contrat si elle est plus tardiveLes clients doivent migrer : le risque de disparition d’un produit est concret
Janvier 2025Datadog rachète Quickwit, moteur de recherche de logs open source fondé par des ingénieurs françaisUne technologie conçue pour l’auto-hébergement rejoint un éditeur SaaS américain, qui met en avant la résidence des données
2024Cisco finalise le rachat de SplunkUn acteur historique de l’analyse de logs rejoint un équipementier réseau

Pour une démarche souveraine, ces mouvements illustrent la dimension stratégique : l’outil choisi aujourd’hui peut changer de propriétaire, de nom, de licence ou de feuille de route en quelques mois. Une instrumentation OpenTelemetry et des tableaux de bord gérés en tant que code réduisent le coût de ces changements subis.

Datadog, Dynatrace, Grafana Cloud, Elastic Cloud, Splunk, New Relic, Chronosphere ou Coralogix proposent les plateformes les plus complètes. Leur réponse à la demande de souveraineté prend deux formes.

  • Des régions européennes. Datadog exploite une région européenne en Allemagne depuis 2018. Grafana Cloud propose plusieurs régions européennes (dont l’Allemagne, l’Irlande, la Suède, les Pays-Bas, la Belgique et la Suisse) et soumet ses contrats au droit irlandais hors des Amériques, du Royaume-Uni, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, tout en restant opéré par une société new-yorkaise. Ces régions apportent la résidence des données, pas un changement du droit applicable à la maison mère.
  • Des versions auto-hébergées. Elastic, Splunk, Dynatrace (avec sa version Managed) ou Grafana Enterprise peuvent être installés dans le périmètre du client. Les données restent sous contrôle, mais la licence, les mises à jour et la feuille de route restent décidées par l’éditeur.

Famille B : les éditeurs déployés sur les clouds souverains

Section intitulée « Famille B : les éditeurs déployés sur les clouds souverains »

Les clouds souverains attirent les éditeurs. L’AWS European Sovereign Cloud dispose d’une place de marché en euros où les partenaires proposent leurs solutions dans l’environnement souverain. S3NS utilise Elastic Security comme SIEM (l’outil central d’analyse des événements de sécurité ; témoignage publié par Elastic) de son offre de confiance et envisage une offre Elastic enrichie pour ses clients. Ce modèle améliore l’exploitation et la localisation, mais la technologie reste celle d’un éditeur extra-européen.

Famille C : les services d’observabilité des clouds européens

Section intitulée « Famille C : les services d’observabilité des clouds européens »

Les clouds européens intègrent des services d’observabilité managés, presque tous construits sur des briques open source.

ServiceFournisseurComposantsPoint à vérifier
CockpitScaleway (France)Grafana, Prometheus, Loki, traces ; export vers des outils externesCouverture des services hors Scaleway, fonctions d’alerting
Logs Data PlatformOVHcloud (France)OpenSearch, Graylog ; Grafana managéOVHcloud précise que LDP n’offre pas les mêmes niveaux de qualification que son offre VMware (SecNumCloud, PCI-DSS pour les paiements par carte, HDS pour les données de santé)
STACKIT ObservabilitySTACKIT (Allemagne)Grafana, Prometheus, Loki, Tempo, Thanos ; ingestion de logs en OTLP (le protocole d’OpenTelemetry) depuis 2026 (selon un partenaire de STACKIT)Exploitation limitée aux centres de données allemands

Des prestataires européens proposent aussi des piles managées, comme ayedo en Allemagne (VictoriaMetrics, OpenTelemetry, Grafana) ou Aiven en Finlande pour Grafana et OpenSearch.

ÉditeurOriginePositionnementPoint à vérifier
CentreonFrancePlateforme d’observabilité sur site ou en SaaS ; gestion de logs native OpenTelemetry ; logs hébergés chez OutscalePremière levée de fonds réalisée auprès du fonds américain Sixth Street ; le reste du SaaS était hébergé chez AWS à la date de l’article
Dash0Fondée en Allemagne, devenue américainePlateforme native OpenTelemetry ; 110 millions de dollars levés en mars 2026 pour une valorisation d’un milliard ; plus de 600 clientsLa société a son siège à New York tout en gardant ses équipes en Europe ; selon ses conditions d’utilisation, l’entité juridique est Dash0 Inc., société enregistrée au Delaware. Elle relève donc du droit américain, comme les leaders

Dash0 illustre un cas fréquent : une technologie et des équipes européennes, mais une structure juridique américaine adoptée pour lever des fonds. Pour la souveraineté, c’est la seconde qui compte. Les éditeurs historiques de la supervision d’infrastructure, comme Zabbix (Lettonie) ou Checkmk (Allemagne), complètent ce paysage, avec un périmètre plus centré sur les métriques et la disponibilité.

Famille E : les briques open source à auto-héberger

Section intitulée « Famille E : les briques open source à auto-héberger »

C’est la famille qui offre le plus de maîtrise, à condition de disposer des compétences pour l’exploiter.

  • Collecte et transport : OpenTelemetry (CNCF, la Cloud Native Computing Foundation, fondation neutre qui héberge le projet), standard neutre de fait.
  • Métriques : Prometheus (CNCF), VictoriaMetrics, Mimir.
  • Logs : OpenSearch (Linux Foundation), Elasticsearch (avec une option de licence AGPL depuis 2024, une licence libre qui impose de publier ses modifications, y compris pour un service en ligne), Loki, Quickwit, ClickHouse.
  • Traces : Jaeger (CNCF), Tempo.
  • Visualisation : Grafana, sous licence AGPLv3 depuis 2021, OpenSearch Dashboards, Kibana.

La licence ne suffit pas : il faut aussi regarder qui gouverne chaque projet. Les projets hébergés par une fondation neutre offrent une meilleure garantie de continuité que ceux contrôlés par un seul éditeur, qui peut changer de licence ou de stratégie.

4. Lecture souveraineté : ce que chaque famille garantit

Section intitulée « 4. Lecture souveraineté : ce que chaque famille garantit »

Le tableau croise les familles avec les quatre questions qui comptent le plus pour une chaîne d’observabilité. Il s’agit d’une lecture générale : chaque offre doit être évaluée au cas par cas, contrat et périmètre en main.

FamilleDroit applicableExploitationTechnologieRéversibilité
A. SaaS des leaders, région européenneExtra-européen, via la maison mèreÉditeur et son support internationalPropriétaireFaible, sauf instrumentation OpenTelemetry
A. Version auto-hébergée d’un leaderDonnées sous contrôle du client ; logiciel soumis aux choix de l’éditeurClientPropriétaire ou source ouverte selon les casMoyenne
B. Éditeur déployé sur un cloud souverainDépend de l’opérateur du cloud et du statut de l’éditeurOpérateur européen, éditeur en appuiExtra-européenneMoyenne
C. Service d’un cloud européenEuropéenOpérateur européenBriques open sourceBonne si les formats sont standards
D. Éditeur européenEuropéen, sous réserve du siège et de l’actionnariatÉditeurPropre, souvent compatible OpenTelemetryMoyenne à bonne
E. Open source auto-hébergéCelui du clientClient ou son prestataireOuverteÉlevée

Trois constats ressortent :

  1. Le droit applicable et la richesse fonctionnelle évoluent en sens inverse. Les offres les plus complètes relèvent d’un droit extra-européen ; les offres sous droit européen sont plus modulaires et demandent davantage d’intégration.
  2. L’auto-hébergement déplace le problème vers les compétences. Il règle les questions juridiques et opérationnelles, mais suppose une équipe capable d’exploiter, de dimensionner et de faire évoluer la pile.
  3. OpenTelemetry est le seul facteur qui améliore toutes les familles. Instrumenter en OpenTelemetry ne rend pas une offre souveraine, mais rend toujours possible le passage d’une famille à l’autre.

5. Les manques du marché et ce qu’ils impliquent

Section intitulée « 5. Les manques du marché et ce qu’ils impliquent »
  1. Pas d’offre intégrée équivalente aux leaders sous droit européen. Parmi les sources consultées, aucune offre ne combine à la fois la richesse fonctionnelle des plateformes leaders (APM, c’est-à-dire suivi des performances applicatives, logs, traces, profilage, IA d’investigation), une exploitation sous droit européen et une qualification de type SecNumCloud.
  2. Des qualifications qui ne couvrent pas toujours l’observabilité. Un fournisseur qualifié peut proposer un service d’observabilité qui ne l’est pas, comme l’indique OVHcloud pour Logs Data Platform. Le périmètre doit être vérifié service par service.
  3. Un déficit de compétences d’exploitation. Les familles les plus souveraines (C et E) supposent de savoir assembler, dimensionner et exploiter une pile open source. C’est aujourd’hui le principal frein à leur adoption.
  4. Une IA d’investigation rarement souveraine. Les fonctions d’analyse assistée des leaders reposent sur des modèles hébergés par l’éditeur ou ses partenaires. Les alternatives existent côté infrastructure, avec des modèles déployés sur des infrastructures qualifiées, mais peu d’offres d’observabilité les intègrent.
  5. Des pipelines et des plans de contrôle captés. Les plans de contrôle sont les outils qui pilotent la configuration des collecteurs. Les pipelines de traitement, devenus stratégiques pour maîtriser les volumes, sont souvent intégrés à des plateformes propriétaires : celui de Chronosphere appartient désormais à Palo Alto Networks. Les briques neutres existent (collecteur OpenTelemetry, OpAMP, le protocole de gestion de flotte d’OpenTelemetry), mais les produits qui les industrialisent restent rares.
  • Pour les acheteurs, le choix réaliste est rarement une offre unique. Il s’agit plutôt d’une architecture hybride : collecte neutre en OpenTelemetry, backend souverain pour les signaux sensibles, outil plus riche pour le reste, avec une passerelle qui décide de ce qui sort.
  • Pour les intégrateurs et les prestataires de services managés, la demande porte sur l’assemblage, l’exploitation et la preuve de souveraineté, davantage que sur la licence d’un outil. Le Cloud Sovereignty Framework, le futur CADA (Cloud and AI Development Act) et la suppression des frais de changement au 12 janvier 2027 créent une fenêtre favorable aux migrations.
  • Pour les éditeurs européens, l’enjeu est de combler l’écart fonctionnel sans reproduire les dépendances qu’ils prétendent éviter : siège, actionnariat, hébergement du SaaS et origine des modèles d’IA seront scrutés par les acheteurs.